Naissance d'une profession
Tu enfanteras avec la doula
Les femmes enceintes ne sont plus seules. Des accompagnatrices leur prodiguent
soutien et conseils tout au long de leur grossesse
Mélanie se souvient de tout. De la journée de soleil et de vent frais
rythmée depuis l'aube par ses contractions. De la belle lumière du soir, lors
de la perte des eaux. Ce samedi 5 mai est à jamais imprimé dans sa tête et dans
son corps. Arrivée à la maternité de Vitré vers 20h45, elle s'accroupit. C'est
ainsi qu'elle se sent le mieux. De fortes poussées s'enchaînent. Et tout à coup
sort une tête. A 21h13 elle met au monde sa seconde fille, Gabrielle, avec l'aide
de trois personnes. Trois bonnes fées : son mari, une sage-femme et Gaëlle.
Cette dernière n'est ni médecin, ni infirmière, ni parente ou amie. Gaëlle Buteau
est doula.
Une doula, c'est un peu la mère des futures mères; le recul en plus, le jugement
moral en moins. Gaëlle Buteau, 29 ans, a suivi Mélanie tout au long de sa grossesse,
recueillant chacune de ses émotions, préparant son accouchement. Elle a continué
de l'accompagner pendant deux mois encore après la naissance de l'enfant. «Esclave»
ou «ser vante» dans l'Antiquité grecque, la doula est la toute dernière mode
venue des Etats- Unis. Né à la fin des années 1970, le mouvement y est devenu
très populaire depuis dix ans. Au Royaume-Uni, on compte déjà 400 doulas. En
France, elles ne sont encore qu'une quarantaine à exercer. Une centaine d'entre
elles sont apprenties.
«Elles apportent ce que les soignants, y compris les sages-femmes, ne font
plus depuis longtemps : un accompagnement par la même personne d'une femme jusqu'à
la naissance de son bébé. Elles offrent un peu d'humanité dans un trop-plein
de techniques, constate avec bonheur le Dr Bernard Maria, gynécologue-obstétricien
à l'hôpital de Villeneuve-Saint-Georges, dans le Val-de-Marne. En fait, elles
remplacent les umamas« de l'ancien temps, les cousines ou les tantes expérimentées
qui, lors des accouchements à domicile, aidaient la parturiente. Elles comblent
l'isolement occidental des femmes enceintes.» Ce bénéfice indéniable pour
la mère se révèle de plus très efficace médicalement, note Bernard Maria : «Plusieurs
études ont démontré qu'un accompagnement permanent permet d'éviter un travail
difficile, diminue le nombre d'épisiotomies, de délivrances avec forceps et
réduit de moitié le nombre de césariennes.»
Mais tout le monde ne voit pas cette nouvelle activité du même oeil. Chantal
Birman, cofondatrice de la Coordination nationale des Sages-Femmes, qui exerce
à la Maternité des Lilas en Seine-Saint-Denis, laisse éclater sa colère : «Les
doulas sont nées de notre surcharge de travail. Avec le même nombre de personnel,
nous pratiquons de plus en plus d'accouchements sur de gros plateaux techniques
et effectuons de plus en plus de péridurales pour réduire notre travail d'accompagnement.
Du coup, les femmes qui ne veulent pas vivre un de ces accouchements à la chaîne
et qui savent qu'elles ne pourront pas être suivies par une même sage- femme
font appel à des doulas. C'est injuste. Et c'est dangereux, les doulas ne peuvent
pas voir les problèmes médicaux. Elles sont une mauvaise réponse à un vrai problème
de santé publique.»
Les doulas en sont conscientes et le répètent : elles n'ont aucune compétence
médicale (elles viennent de tout milieu professionnel) et ne veulent pas devenir
des bouche-trous par rapport au manque de sages-femmes. Toutes réclament d'ailleurs
«une sage-femme par femme»(aujourd'hui une sage-femme peut suivre en
même temps quatre ou cinq femmes en travail). Pascale Gendreau, doula à Bordeaux,
estime même que «le besoin de doula traduit plutôt le manque de transmission
de femme à femme que le manque de sages-femmes». Y compris dans la période
postnatale : pour cette brune aux yeux verts, un bébé qui naît, c'est trois
ou quatre coups de fil, mails ou SMS par jour.
Egalement connectée en permanence, Gaëlle Buteau, la doula de Mélanie, n'est
pas non plus avare de son temps. Elle accompagne cinq à sept femmes par an.
Pas davantage. A raison de 500 euros maximum pour l'ensemble d'un suivi, le
salaire est maigrichon. Mais elle peut ainsi consacrer toutes ses soirées sur
une semaine à une femme angoissée. Car, pour elle, la mission est de taille
: il en va de la qualité du lien parent-enfant. Du temps où elle travaillait
à l'Aide sociale à l'Enfance, cette ex-éducatrice spécialisée à la gaieté contagieuse
s'était souvent demandé ce qui pourrait être fait en amont pour qu'une mère
ne maltraite pas sa progéniture. «Je pense que si l'on ne ressent rien pendant
sa grossesse, si l'on ne vit pas pleinement son accouchement, on peut brutaliser
son enfant.» Et puis à 22 ans, la voici enceinte,«très heureuse de l'être».
Pourtant, lors de la naissance, elle se sent dépossédée par un accouchement
déclenché («fallait en profiter, aucune autre femme n'était en travail !»)
et trop médicalisé. «Juste avant la poussée, je leur ai dit que j'avais très
peur, que ma mère était décédée lors d'un accouchement, raconte-t-elle.
Ils m'ont répondu que c'était il y a vingt ans, que la médecine avait réalisé
des progrès depuis. Ils n'ont pas su entendre mes peurs.» Après la naissance
d'Arthur, Gaëlle a fait une dépression d'un an. Pour son second accouchement
en 2004, elle a donc fait appel à une doula dont elle avait découvert l'existence
sur internet. Sa fille Lilwen naît à la maison : «Une expérience magnifique.»
C'est l'année où sa vie professionnelle bascule : «Je ne pouvais pas ne pas
donner ce que je venais de recevoir.»Gaëlle décide de se former pour devenir
doula à son tour afin de«rendre les parents responsables de leur accouchement».
Entre ceux qui dénoncent l'émergence d'un système à deux vitesses d'accompagnement
à l'accouchement et les sages- femmes qui y voient une forme de concurrence
déloyale, l'arrivée de cette nouvelle façon d'envisager la grossesse ne se fait
pas sans douleur. Mais les doulas sont vigilantes : elles respectent une charte
stricte et cherchent à faire reconnaître leur profession par l'Etat. Coprésidente
de Doulas de France (1), Charlotte Marchandise Fajardo prévient : «Il existe
des formations qui surfent sur la vague et en profitent pour faire de l'argent.»
Du coup l'association met en place, à partir de janvier, une formation de base
sur deux ans. Un label déclarera «doulas certifiées» toute personne ayant
suivi ce cursus et ayant été «marrainée» six mois par une doula expérimentée.
Les candidates ne sont pas motivées par l'argent. Leur métier leur rapportera
moins d'un smic. «Comme on le sait, sourit l'une d'elles, c'est rare
que les passions paient.»
Dominique Perrin
Le Nouvel Observateur

